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Les Carnets de projets

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Mas Bladier — Réhabiliter une ruine cévenole

Au cœur des Cévennes, le Mas Bladier domine une vallée boisée où les terrasses en pierre sèche, les murs de schiste et les anciennes bâtisses composent un paysage façonné par plusieurs siècles d'histoire.

La structure et les principaux éléments architecturaux sont aujourd'hui réalisés. Les travaux de second œuvre restent à achever avant la livraison définitive de cette réhabilitation.

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Un hameau façonné par le paysage

Le Mas Bladier s'inscrit dans un hameau construit sur la pente. Les bâtiments, les restanques et les chemins composent un ensemble indissociable du relief.

Depuis le mas, la vue s'étend largement sur les vallées cévenoles. Cette présence du paysage accompagne chaque espace et constitue l'un des fondements du projet.

Le bâtiment concerné par la réhabilitation était à l'état de ruine. La toiture et les planchers avaient disparu, mais les murs en schiste conservaient une présence forte, liée à leur implantation, à leur épaisseur et aux relations qu'ils entretenaient avec les autres constructions.

Avant de dessiner, il fallait comprendre le lieu : les circulations, les orientations, les vues, les niveaux du terrain, les protections naturelles et les matériaux utilisés dans le hameau.

Le projet ne devait pas transformer cette situation, mais s'y inscrire. L'objectif était de rendre le mas de nouveau habitable sans rompre l'équilibre construit au fil du temps.

Comprendre le bâtiment avant de le transformer

Toute réhabilitation commence par une phase d'observation.

Avant de dessiner, il faut mesurer.

Le relevé ne consiste pas uniquement à relever des dimensions. Pendant plusieurs heures, parfois plusieurs jours, l'architecte parcourt le bâtiment, suit les murs, observe les maçonneries, relève chaque ouverture, chaque différence de niveau et chaque déformation. Ses yeux se trouvent à quelques centimètres de la pierre. Cette proximité permet de découvrir des détails qui échappent souvent lors d'une simple visite.

C'est à ce moment que le bâtiment commence véritablement à se raconter.

Le relevé intégral du Mas Bladier a permis de mesurer les maçonneries, de comprendre les différences de niveau et d'identifier les transformations successives. Certaines ouvertures avaient été bouchées, plusieurs encadrements en pierre subsistaient et des niches témoignaient encore des usages anciens.

Ces éléments ont été conservés autant que possible. Les ouvertures condamnées n'ont pas été systématiquement rétablies. Une seule fenêtre nouvelle a été créée, avec des pierres issues du bâtiment, afin d'apporter de la lumière sans modifier profondément la composition des façades.

Le pignon intérieur en schiste a été laissé apparent. Les autres murs ont reçu une isolation intérieure afin d'améliorer le confort tout en préservant l'expression extérieure du mas.

L'élargissement du passage entre le séjour et le salon a nécessité une reprise en sous-œuvre. Ce type d'intervention impose une progression précise : chaque étape doit consolider la construction avant d'engager la suivante.

Une partie du bâtiment était à l'origine plus haute que l'autre. Le mas présentait ainsi deux volumes couverts par des toitures situées à des niveaux différents.

Les premiers plans conservaient cette différence de hauteur et prévoyaient un second niveau accueillant une chambre dans la partie la plus élevée. Cette solution permettait de développer davantage de surface habitable, mais elle imposait des plafonds très bas à chacun des niveaux et fragmentait fortement le volume intérieur.

Cette hypothèse a finalement été abandonnée.

La suppression de cette chambre et l'alignement de la toiture haute sur la toiture basse ont permis de libérer la hauteur intérieure et d'introduire une respiration dans l'ensemble du volume. Les espaces ont gagné en amplitude, les perspectives se sont prolongées et la lumière a pu circuler plus librement entre les différents niveaux.

Cette nouvelle ligne de toiture a également permis de retrouver une volumétrie plus cohérente, à la fois pour le mas lui-même et pour l'ensemble du site. Elle a nécessité de relever deux murs principaux d'environ cinquante centimètres.

Côté intérieur, un chaînage continu en béton armé a été réalisé pour solidariser les maçonneries. Côté extérieur, les murs ont été remontés en pierre afin de préserver la lecture des façades.

Cette intervention reste presque invisible une fois les travaux achevés. Elle constitue pourtant l'une des décisions les plus importantes du projet : retrouver une silhouette juste, libérer le volume intérieur et renforcer durablement la construction.

Concevoir une nouvelle structure sans effacer l'ancien

Afin d'assurer la stabilité de l'ensemble, des murs en blocs de béton ont été construits à l'intérieur de la bâtisse. Ils constituent une structure régulière et résistante, capable de reprendre les charges de la toiture et des nouveaux planchers.

À l'extérieur, les maçonneries ont été reconstruites en pierre. Cette double intervention permet d'associer une structure contemporaine stable à la conservation de l'expression minérale du mas.

La question de la charpente restait entière.

Une structure traditionnelle en bois massif a d'abord été étudiée. Elle était cohérente avec le caractère du bâtiment, mais ses sections importantes auraient occupé une grande partie du volume intérieur, interrompu les perspectives et limité la circulation de la lumière.

Une solution entièrement métallique a ensuite été envisagée. Plus fine, elle libérait largement l'espace, mais compliquait la fixation des éléments nécessaires à la couverture et la mise en œuvre de certains détails constructifs.

La solution retenue associe les deux matériaux.

Les fermes métalliques assurent les grandes portées avec des sections réduites, tandis que l'ossature bois reçoit les éléments de couverture. L'acier apporte la finesse et la capacité de franchissement ; le bois offre une mise en œuvre simple et adaptée à la toiture.

Cette structure mixte dégage le volume, préserve sa hauteur et laisse la lumière circuler d'un pignon à l'autre. Elle ne reproduit pas une technique ancienne, mais répond précisément aux qualités et aux contraintes du bâtiment existant.

L'escalier au cœur du projet

Dans le Mas Bladier, il existe un élément autour duquel tout le projet s'organise.

Cet élément n'est ni la cheminée, ni la charpente, ni même les murs de pierre.

C'est l'escalier.

Dès les premières esquisses, il a été imaginé comme la pièce maîtresse de la maison. Plus qu'un simple moyen de relier deux niveaux, il devait accompagner le regard, structurer les volumes et révéler la hauteur de cet ancien bâtiment agricole.

Le volume intérieur est relativement étroit mais s'élève sur plusieurs niveaux. Dans un tel espace, le moindre élément architectural influence fortement la perception des lieux. L'escalier ne devait donc jamais apparaître comme un obstacle. Au contraire, il devait guider naturellement le parcours et participer à la mise en scène de la lumière.

Son dessin repose sur une géométrie volontairement simple.

Aucun effet de style, aucune démonstration formelle. Chaque ligne répond à une fonction précise afin de laisser les volumes anciens s'exprimer pleinement.

Au cours des études, les échanges avec le bureau d'études structure ont donné une dimension supplémentaire à cette intention architecturale.

Le béton armé s'est rapidement imposé comme la solution la plus pertinente. Au-delà de ses qualités plastiques, il permettait à l'escalier de participer directement à la stabilité de l'ouvrage. Implanté au niveau du premier étage, il forme un ceinturage en béton armé qui solidarise les maçonneries existantes et améliore la répartition des efforts.

L'architecture et la structure poursuivaient alors un objectif commun.

Restait à définir son expression.

La première intention consistait à réaliser un béton brut gris dont la surface aurait conservé l'empreinte d'un calepinage de planches. Mais le projet associait déjà les murs en schiste, les pierres de taille, le bois, l'acier de la charpente et les ferronneries. Ajouter une matière très expressive risquait de brouiller la lecture de l'ensemble.

L'architecture gagnerait davantage en supprimant un effet qu'en en ajoutant un.

Une discussion avec l'entreprise de maçonnerie a alors ouvert une autre voie. Le maçon réalisait régulièrement des ouvrages en béton blanc, sans surcoût significatif. Le choix d'un coffrage bakélisé a permis d'obtenir une surface lisse et minérale, capable de réfléchir la lumière tout en affirmant discrètement son caractère contemporain.

Ce choix n'est pas seulement celui d'un matériau.

C'est celui de la lumière.

Le blanc capte les variations lumineuses qui traversent la maison. Il dialogue avec les murs en pierre sans chercher à les imiter. Là où le schiste absorbe les ombres et révèle sa texture, le béton les réfléchit et accompagne les mouvements de la lumière.

L'escalier réunit ainsi les principales ambitions du projet. Il participe à la stabilité du bâtiment, organise les circulations, accompagne le regard et révèle les volumes sans concurrencer les maçonneries anciennes.

Il appartient pleinement à son époque, tout en donnant l'impression d'avoir toujours trouvé sa place dans le mas.

Construire avec la lumière

La lumière est sans doute le matériau le plus discret de ce projet.

Elle ne se voit jamais directement. Pourtant, elle accompagne chaque espace, révèle chaque matière et transforme continuellement la perception de la maison.

Dès les premières visites, une évidence s'est imposée : le mas possédait une structure remarquable, mais son intérieur demeurait sombre. Comme beaucoup d'anciennes constructions agricoles cévenoles, les ouvertures étaient peu nombreuses et de dimensions réduites. Cette retenue répondait aux contraintes de l'époque : préserver la fraîcheur en été, limiter les déperditions en hiver et conserver des murs capables de porter de lourdes charpentes.

Le projet ne cherchait pas à bouleverser cet équilibre.

Il ne s'agissait pas d'ouvrir largement les façades pour inonder les pièces de lumière. Une telle intervention aurait profondément modifié le caractère du bâtiment.

L'enjeu était ailleurs : faire entrer davantage de lumière tout en donnant le sentiment que le mas avait toujours été ainsi.

Chaque ouverture a donc été pensée avec précision.

Plutôt que de multiplier les percements, le projet privilégie quelques interventions ciblées capables d'éclairer plusieurs espaces simultanément. La lumière accompagne les circulations, glisse sur les murs en schiste, révèle les reliefs de la pierre et évolue au fil des heures.

L'escalier joue un rôle essentiel dans cette organisation. Conçu comme le cœur de la maison, il devient aussi un puits de lumière vertical. Les rayons qui pénètrent depuis les niveaux supérieurs accompagnent le parcours entre les étages et descendent jusqu'au rez-de-chaussée, où ils se diffusent sur les surfaces claires du béton avant de rencontrer les murs anciens.

Le schiste absorbe la lumière et révèle la profondeur de sa texture. Le béton blanc, au contraire, la réfléchit avec douceur. L'un apporte de la densité, l'autre de la clarté.

Comme l'écrivait Peter Zumthor « La lumière sur les choses crée une atmosphère. »

Cette recherche dépasse la seule question de l'éclairage naturel. Elle participe directement au confort d'habiter.

Au fil de la journée, les ombres se déplacent et la perception des volumes se renouvelle.

La lumière ne constitue pas un élément ajouté au projet.

Elle en est devenue l'un des matériaux.

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Le dialogue des matières

Les matériaux existants ont été conservés lorsqu'ils pouvaient encore participer au projet.

Les murs en schiste portent les traces de la construction d'origine, des reprises et des usages successifs. Leurs irrégularités n'ont pas été corrigées : elles donnent au bâtiment son épaisseur et sa présence.

Le béton blanc de l'escalier ne cherche pas à imiter la pierre. Les fermes métalliques ne se dissimulent pas derrière une fausse charpente ancienne. Le bois est utilisé pour ses qualités constructives. Les nouvelles pierres prolongent les maçonneries existantes sans tenter d'effacer la différence entre les époques.

Le contraste permet de lire le bâtiment.

La rugosité du schiste révèle la surface lisse du béton. La finesse de l'acier souligne l'épaisseur des murs. Le bois apporte une matière plus chaleureuse à la structure de la toiture.

Aucun matériau ne cherche à dominer l'ensemble.

Le projet repose sur cet équilibre : conserver ce qui donne au mas son identité et introduire les éléments nécessaires à son nouvel usage sans produire de pastiche.

Le projet à l'épreuve du chantier

Les études ont défini une direction, mais le chantier a continué de faire évoluer le projet.

Dans une construction ancienne, certaines réalités n'apparaissent qu'au moment de déposer un ouvrage, d'ouvrir une maçonnerie ou de mettre au jour un assemblage. Les décisions doivent alors être vérifiées, précisées ou adaptées.

Le chantier du Mas Bladier a été conduit selon une progression méthodique. Les maçonneries ont d'abord été consolidées. Les murs intérieurs en blocs de béton ont ensuite été construits, tandis que les parements extérieurs étaient reconstruits en pierre. Le chaînage, les reprises en sous-œuvre, la charpente et l'escalier ont été réalisés dans un ordre permettant de maintenir en permanence la stabilité de l'ensemble.

Certaines solutions sont nées des échanges entre l'architecte, le bureau d'études et les entreprises.

La structure mixte de la toiture comme le choix du béton blanc de l'escalier sont issus de cette confrontation entre le projet, les contraintes du chantier et l'expérience des artisans.

Un chantier de réhabilitation ne consiste pas à appliquer un dessin établi plusieurs mois auparavant.

Il oblige à observer, vérifier, décider puis construire.

C'est cette capacité d'adaptation qui permet au projet de conserver sa cohérence à chaque étape de sa réalisation.

Conclusion

Restaurer le Mas Bladier ne consistait pas à retrouver une image du passé.

Il s'agissait de redonner au lieu la capacité d'être habité.

Le jardin ne commence pas à la porte du mas. Les terrasses, les murets, les oliviers et les châtaigniers préparent déjà le regard. La promenade se poursuit naturellement vers la fontaine puis la piscine, sans rupture entre l'architecture et le paysage.

Aujourd'hui, la lumière accompagne les espaces.

Les murs en schiste conservent leur présence et le paysage continue d'entrer par chaque ouverture.

Le projet s'efface.

Le lieu demeure.

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